Autres addictions
Jeux, écrans, médicaments, achats, quand la dépendance n'a pas de substanceCes addictions-là n'ont pas de fumée, pas d'aiguille, pas d'odeur. Elles sont souvent invisibles, minimisées, parfois encouragées socialement. Pourtant elles activent les mêmes circuits cérébraux, causent les mêmes souffrances, et se traitent dans les mêmes structures.
« Les addictions comportementales représentaient 8 % des consultations d'addictologie en 2015. Elles en représentent aujourd'hui 19 %. » — INTS, d'après les données de consultations CSAPA, 2024
Jeux d'argent en ligne, jeux vidéo, réseaux sociaux, médicaments anxiolytiques, achats compulsifs, ces addictions ont explosé ces dix dernières années, amplifiées par le numérique, la pandémie et une accessibilité permanente aux déclencheurs. Elles sont reconnues par les mêmes institutions médicales, prises en charge dans les mêmes structures, et méritent la même bienveillance.
Ce que toutes ces addictions ont en commun avec l'alcool ou la cocaïne : elles activent le circuit dopaminergique de la récompense, créent un craving, une tolérance, une perte de contrôle malgré les conséquences, et elles se soignent. Le cerveau, lui, ne fait pas la différence entre un fix de cocaïne et une notification Instagram.
Les addictions comportementales en France
Des millions de Français sont concernés par ces addictions sans substance, souvent sans le savoir, souvent sans oser en parler. Source principale : OFDT, ANJ, Santé publique France, 2023-2024.
Le jeu d'argent pathologique est reconnu comme un trouble addictif à part entière par le DSM-5 depuis 2013. L'explosion des plateformes en ligne et des paris sportifs en direct a démultiplié l'accessibilité, et les risques.
Le jeu d'argent active le circuit de la récompense de façon particulièrement puissante grâce à deux mécanismes combinés : l'incertitude du résultat (le cerveau libère plus de dopamine en anticipation d'une récompense incertaine qu'en présence d'une récompense certaine) et le « near miss » (frôler la victoire stimule presque autant le circuit que gagner réellement).
Les plateformes en ligne sont conçues par des équipes d'ingénieurs comportementaux pour maximiser ces effets : animations, sons, notifications en temps réel, mises minimales faibles, accès 24h/24. La facilité d'accès au « produit » et la rapidité des parties sont des facteurs d'addiction majeurs. Source : ANJ, rapport 2024 ; OFDT.
Le piège de la « chasse aux pertes »
Après une perte, le joueur pathologique rejoue immédiatement pour tenter de récupérer son argent, c'est la « chasse aux pertes ». Ce comportement irrationnel (les probabilités ne changent pas avec les résultats précédents) est l'un des signes cliniques clés du trouble. Il conduit à des pertes exponentielles et à un endettement progressif.
Reconnaître un trouble du jeu chez soi ou chez un proche :
- Penser constamment au jeu, planifier la prochaine session, revivre les parties passées
- Avoir besoin de mises croissantes pour ressentir la même excitation (tolérance)
- Irritabilité, anxiété ou dépression quand on essaie de réduire ou d'arrêter
- Jouer pour échapper à des émotions difficiles (stress, dépression, ennui)
- Mentir à ses proches sur l'ampleur du jeu ou des pertes
- Emprunter de l'argent, vendre des biens, s'endetter pour jouer
- Négliger le travail, la famille, les loisirs au profit du jeu
Les conséquences peuvent être sévères : surendettement, perte d'emploi, ruptures familiales, dépression. Environ 20 % des joueurs excessifs en démarche de soins ont déjà tenté de se suicider, un chiffre bien supérieur à la population générale. Source : GA HdF, 2025.
Le cerveau d'un joueur pathologique réagit à la vue d'une carte bancaire ou d'une interface de pari de la même façon que le cerveau d'un consommateur de cocaïne réagit à la vue d'une paille : c'est une activation mesurable du circuit dopaminergique, identique à celle produite par les substances. Les concepteurs de plateformes de jeux en ligne s'appuient explicitement sur ces mécanismes.
Source : ANJ, rapport sur les pratiques des opérateurs en ligne, 2024 ; Nature Neuroscience, 2023Il n'existe pas de médicament spécifique du jeu pathologique, mais la naltrexone (utilisée aussi dans l'alcool) a montré une certaine efficacité dans des essais cliniques pour réduire le craving du jeu. Les comorbidités (dépression, TDAH, anxiété) sont systématiquement évaluées et traitées.
La prise en charge repose principalement sur les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), les plus validées, et l'entretien motivationnel. Les CSAPA prennent en charge le jeu pathologique : environ 4 500 patients suivis en 2022. Source : OFDT, 2024.
Les outils de protection disponibles
- Auto-exclusion volontaire : sur les sites agréés ANJ, possibilité de s'interdire l'accès pour une période de 24h à 12 mois. Demande à reproduire sur chaque site.
- Interdiction nationale de jeu : démarche auprès de l'ANJ pour s'interdire casinos, clubs de jeux et sites en ligne pour 3 ans minimum.
- Plafonds de dépôt : les opérateurs agréés doivent proposer des limites de mise, les activer activement.
- Joueurs Info Service : 09 74 75 13 13, gratuit, non surtaxé.
Le « gaming disorder » est reconnu par l'OMS dans la CIM-11 depuis 2022. L'usage problématique des écrans et des réseaux sociaux touche particulièrement les adolescents, dont le cerveau en développement est plus vulnérable aux stimulations dopaminergiques numériques.
Les plateformes numériques sont conçues pour maximiser l'engagement, c'est leur modèle économique. Le « scroll infini », les notifications, les récompenses aléatoires (likes, victoires, promotions flash), les boucles de progression dans les jeux vidéo, tous ces mécanismes sont délibérément calqués sur les principes des machines à sous.
Des chercheurs de l'Université de Montréal ont établi un parallèle biologique direct : la stimulation lumineuse des écrans active le circuit mésolimbique (dopamine) de façon comparable à certaines stimulations chimiques. Source : Nature Neuroscience, 2024.
59 % des lycéens se réveillent la nuit pour consulter leur smartphone, selon un rapport de l'Académie de médecine (2023). Ce comportement perturbe le sommeil, augmente l'anxiété et fragilise les mécanismes de contrôle de soi, créant un cercle vicieux.
L'OMS définit le gaming disorder comme un mode de jeu persistant ou récurrent, en ligne ou hors ligne, marqué par : une perte de contrôle sur la fréquence et la durée de jeu, une priorité donnée au jeu sur d'autres activités et intérêts, et une poursuite malgré les conséquences négatives. Ces symptômes doivent être suffisamment graves pour entraîner une détresse significative sur au moins 12 mois. Source : OMS, CIM-11, 2022.
Le gaming disorder ne concerne pas tous les joueurs intensifs, des millions de personnes jouent beaucoup sans que cela constitue une addiction. C'est la perte de contrôle et le retentissement sur la vie quotidienne (école, travail, relations, sommeil) qui distinguent la passion de l'addiction.
Signes d'alerte chez un adolescent
- Agitation ou irritabilité intense quand on l'oblige à arrêter
- Mensonges sur le temps de jeu
- Abandon des activités habituelles (sport, amis, sorties)
- Chute des résultats scolaires
- Troubles du sommeil importants (joue la nuit)
- Négligence de l'hygiène et des repas
L'usage problématique des réseaux sociaux touche 14 % des 18-24 ans selon l'Observatoire des conduites à risque (2024). Les mécanismes sont identiques aux autres addictions comportementales : vérification compulsive des notifications, anxiété quand le téléphone n'est pas disponible, comparaison sociale permanente alimentant l'insatisfaction.
Les études les plus récentes établissent un lien entre usage intensif des réseaux sociaux et augmentation de l'anxiété, de la dépression et des troubles de l'image corporelle, particulièrement chez les filles. Mais la causalité n'est pas simple : les adolescents déjà vulnérables sont souvent davantage attirés par les écrans comme échappatoire.
La démarche de réduction n'implique pas une abstinence totale mais une utilisation consciente et contrôlée : limites de temps, suppression des notifications, espaces sans écrans (repas, chambre à coucher), activités alternatives. L'accompagnement psychothérapeutique est recommandé en cas d'usage problématique installé.
Les TCC adaptées au gaming disorder et aux addictions aux écrans sont les approches les plus validées. Elles travaillent sur les déclencheurs (ennui, anxiété sociale, stress scolaire), les pensées automatiques liées au jeu, et la construction d'alternatives satisfaisantes.
En France, les CSAPA prennent en charge les addictions aux écrans et aux jeux vidéo. Les Consultations Jeunes Consommateurs (CJC) sont particulièrement adaptées pour les adolescents, ils peuvent venir seuls ou avec leurs parents, sans démarche lourde.
Pour les parents : l'enjeu n'est pas d'interdire les écrans mais d'établir un cadre clair et cohérent (heures, lieux), de proposer des activités alternatives épanouissantes, et de garder un dialogue ouvert sans dramatiser ni minimiser. Un accompagnement familial en CSAPA peut aider à poser ce cadre.
La dépendance aux benzodiazépines est l'une des addictions les plus répandues et les plus méconnues en France. Elle commence souvent par une ordonnance légitime, et peut durer des années sans que le patient ni le médecin ne l'identifient comme une addiction.
La France est l'un des premiers consommateurs mondiaux de benzodiazépines. Ces médicaments (anxiolytiques comme le Lexomil, Xanax, Valium, et somnifères comme le Stilnox) sont prescrits pour l'anxiété et l'insomnie, deux problèmes très fréquents. Leur efficacité à court terme est réelle.
Le problème : ils créent une dépendance physique et psychologique en quelques semaines seulement d'usage régulier. La HAS recommande un usage de 4 semaines maximum pour les somnifères et 12 semaines pour les anxiolytiques. Dans la réalité, beaucoup de patients les prennent pendant des mois ou des années.
L'addiction aux benzodiazépines est particulièrement insidieuse parce qu'elle débute de façon légitime, sur prescription, sans aucun comportement déviant apparent, et parce que la personne ne se perçoit pas comme « toxicomane ».
Les benzodiazépines agissent sur les récepteurs GABA (inhibiteurs) du cerveau, produisant sédation, anxiolyse et amnésie légère. À court terme : efficaces. À long terme, l'usage chronique provoque :
- Tolérance : il faut des doses croissantes pour le même effet. L'anxiété revient, souvent plus intense qu'avant (effet rebond).
- Dégradation cognitive : troubles de la mémoire, de la concentration, du temps de réaction, risque accru de chutes et d'accidents chez les personnes âgées.
- Dépression et apathie : les benzodiazépines masquent l'anxiété sans traiter sa cause, et peuvent induire un syndrome dépressif à long terme.
- Interactions dangereuses : l'association benzodiazépines + alcool ou opioïdes peut provoquer une dépression respiratoire mortelle.
La France est l'un des pays d'Europe qui consomme le plus de benzodiazépines par habitant. Environ 13 % des adultes français en ont pris au moins une fois dans l'année. Pourtant, les recommandations officielles de la HAS limitent leur usage à 4 semaines pour les somnifères et 12 semaines pour les anxiolytiques. L'écart entre recommandation et pratique réelle est massif.
Source : HAS, rapport sur la déprescription des benzodiazépines, 2023 ; Ameli.fr, 2024Le sevrage des benzodiazépines est l'un des plus difficiles parmi toutes les substances, il peut provoquer des crises d'épilepsie et des états d'agitation sévères en cas d'arrêt brutal. Il ne faut jamais arrêter seul une benzodiazépine prise régulièrement depuis plusieurs semaines.
Le protocole standard est une diminution très progressive des doses, sur plusieurs semaines à plusieurs mois selon la durée de la dépendance, parfois jusqu'à 6-12 mois pour les dépendances très anciennes. Cette lenteur est médicalement nécessaire. Source : HAS, recommandations benzodiazépines.
Les alternatives non médicamenteuses
Pour l'anxiété : TCC, thérapies d'exposition, méditation de pleine conscience, dont l'efficacité à long terme est supérieure aux benzodiazépines selon la HAS. Pour l'insomnie : thérapie cognitive et comportementale de l'insomnie (TCCi), traitements de première ligne selon la HAS, supérieurs aux somnifères à long terme.
L'addiction aux achats, aussi appelée oniomania, touche environ 5 % de la population adulte en France. Elle a été amplifiée par le e-commerce, les promotions en temps réel et les achats via smartphone, accessibles à toute heure.
L'achat compulsif suit le même schéma que toutes les addictions comportementales : une tension interne (ennui, anxiété, tristesse), un acte impulsif (l'achat) qui produit un soulagement immédiat et une brève euphorie, suivi d'une culpabilité et d'une honte, qui alimentent à leur tour la tension, et donc le cycle.
Ce qui distingue l'addiction des achats impulsifs occasionnels : le caractère répété et incontrôlable, le retentissement financier (dettes, difficultés à payer les charges), et la souffrance psychologique associée. La personne achète souvent des objets dont elle n'a pas besoin, qu'elle ne déballe parfois même pas.
L'essor du e-commerce, des applications de shopping, des ventes flash à durée limitée et des recommandations algorithmiques ciblées a considérablement augmenté la prévalence et la sévérité de cette addiction. Source : INTS, données consultations 2024.
Les conséquences sont principalement financières (endettement, difficultés à assumer les charges courantes) et relationnelles (conflits de couple, honte et secret, isolement). Une dépression et une anxiété chronique sont fréquemment associées, souvent comme déclencheurs autant que comme conséquences.
La prise en charge repose sur les TCC, qui travaillent sur l'identification des déclencheurs émotionnels, la gestion de l'impulsivité et la construction d'alternatives. Un accompagnement budgétaire (assistante sociale, associations de gestion de dette comme Crésus) est souvent nécessaire en parallèle.
Les CSAPA prennent en charge les achats compulsifs. Il n'existe pas de médicament spécifique, mais les antidépresseurs (ISRS) peuvent aider lorsqu'une dépression ou un trouble anxieux sous-jacent est identifié.
Se faire aider pour ces addictions
Toutes ces addictions sont prises en charge dans les mêmes structures que les addictions aux substances, gratuitement, confidentiellement, et sans condition.
Ressources et contacts utiles
Des outils concrets pour chaque addiction comportementale.
Les essentiels santé
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Questions fréquentes
La question clé n'est pas la durée mais le retentissement. Un adolescent qui joue 3 heures par jour mais dort bien, va à l'école, voit ses amis et peut s'arrêter sans crise importante ne présente pas un profil de gaming disorder. Un adolescent qui joue 2 heures par jour mais ment sur le temps passé, s'isole de ses amis, dort mal et devient agressif ou déprimé quand on lui retire son accès mérite une attention plus soutenue.
Les signes qui doivent conduire à consulter un professionnel : chute significative des résultats scolaires, abandon des activités et amis habituels, mensonges répétés sur le jeu, incapacité à s'arrêter même quand il le veut, irritabilité sévère à l'arrêt. Une CJC (Consultation Jeunes Consommateurs) peut vous aider à évaluer la situation sans drama.
Si vous prenez du bromazépam (Lexomil) ou toute autre benzodiazépine quotidiennement depuis plusieurs semaines ou mois, votre corps s'est très probablement adapté à sa présence. Ce n'est pas une faiblesse morale, c'est un phénomène physiologique documenté. Le qualifier d'addiction n'est pas un jugement, c'est un diagnostic qui ouvre la voie à une prise en charge adaptée.
La première étape est d'en parler à votre médecin traitant, sans craindre d'être jugé. Ensemble, vous pourrez planifier une diminution progressive et très lente des doses, le protocole standard. Ne jamais arrêter seul ou brutalement. Si votre médecin minimise la situation, un addictologue ou un CSAPA peut vous accompagner spécifiquement pour les benzodiazépines.
Oui, et c'est précisément leur danger. Ces applications reproduisent exactement les mécanismes addictifs des vrais casinos (sons, animations, récompenses aléatoires, near miss) sans les conséquences financières immédiates. Elles conditionnent le cerveau à associer ces stimuli à une expérience positive, et peuvent servir de porte d'entrée vers les jeux d'argent réels.
Pour les adolescents en particulier, ces applications constituent une forme de « publicité expérientielle » pour les jeux d'argent, alors qu'ils ne sont pas encore en âge légal d'y accéder. Des études montrent que les adolescents qui ont joué à des jeux de casino gratuits sont significativement plus susceptibles de commencer à jouer pour de l'argent une fois majeurs. Source : ANJ, rapport 2024.
Éviter de régler ses dettes à sa place de façon répétée, cela supprime les conséquences naturelles du comportement et peut entretenir l'addiction. Exprimer votre inquiétude avec des faits concrets et des sentiments (« je vois que vous avez beaucoup de dettes et j'ai peur pour vous »), sans accusation ni ultimatum.
Vous pouvez contacter le 0 800 23 13 13 (Drogues Info Service) pour être conseillé sur la façon d'aborder la situation. Si des dettes importantes sont accumulées, l'association Crésus (crésus.fr) propose un accompagnement budgétaire gratuit qui peut être une porte d'entrée moins stigmatisante que le CSAPA pour certaines personnes.
Oui. Les CSAPA (Centres de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie) ont vocation à traiter toutes les conduites addictives, avec ou sans substance. Le jeu pathologique, les addictions aux écrans, les achats compulsifs et les benzodiazépines y sont tous pris en charge par des équipes pluridisciplinaires (médecins, psychologues, assistants sociaux).
La prise en charge est gratuite, confidentielle et sans condition. Vous pouvez appeler le 0 800 23 13 13 pour être orienté vers le CSAPA le plus adapté à votre situation, ou chercher directement sur sante.fr. Certains CSAPA ont des consultations spécialisées « addictions comportementales », renseignez-vous à l'accueil.